Lauréates du prix biennal Mécénat Touraine Entreprises, Laura Bottereau & Marine Fiquet imaginent pour les galeries du CCC OD un projet qui se compose et s’articule à partir des constellations complexes qu’elles ont déjà créées par le passé. Chaque nouvelle installation trouve ses fondations dans un solide travail de recherche, s’intéressant notamment à l’histoire de l’anatomie. Comme un chapitre supplémentaire, leur nouvelle exposition est pensée en écho aux œuvres qui la précèdent, décuplant ainsi leurs potentialités narratives et épistémologiques.
Dans la poursuite de leur exploration des « corps comme archives politiques vivantes » – en référence aux réflexions de Paul B. Preciado1– et comme fragments à assembler autrement pour façonner de nouveaux discours et fictions émancipatrices, elles énoncent aujourd’hui la notion de « corps-catastrophe » associant nos tourments physiques et psychologiques aux phénomènes atmosphériques.

« Maudite soit la folie qui me vient à entendre ta voix toute nue détachée de ton corps loin de ta gorge qui l’émet.2 »

Là où les organes oragent est la concrétisation d’un projet auquel Laura Bottereau & Marine Fiquet travaillent depuis plusieurs années et dont la phase de recherche – Là où je vais, c’est seulement pour t’écrire – a été accompagnée par le Cnap en 2023.
La figure des Vénus anatomiques3 est le point de départ des investigations menées par les artistes dans différents musées, conservatoires et universités d’Europe conservant les traces de l’histoire de la médecine et de l’anatomie. Ces institutions sont les dépositaires d’artefacts scientifiques et pédagogiques dont l’usage fut autrefois d’enseigner à de jeunes étudiants les gestes qui deviendraient les leurs en tant que praticiens.

L’histoire des cires anatomiques est riche de nombreux fragments témoignant des observations et découvertes de la science, figurant maladies, affections cutanées ou reproduisant simplement la morphologie de nos organes, démontrant ainsi de leurs fonctions. Ce type de représentations en volume a déjà été un objet d’étude
privilégié pour le duo d’artistes, interrogeant le corps au prisme de ses fragments et lui associant volontiers une charge symbolique et spirituelle comme on le ferait d’un ex-voto4. Les Vénus anatomiques sont différentes : il s’agit de corps complets, modelés en cire, construits, sculptés à taille humaine, représentations de femmes offertes à la pratique de jeunes médecins, corps que l’on peut ouvrir pour en détailler les organes, les extraire, les porter au regard, corps inertes à délivrer. Paradoxalement, l’objectification n’a rien de purement clinique, elle est mise en scène grâce à des accessoires – cheveux, bijoux -, sensualisée par la posture des corps dans des contorsions extatiques qui renvoient davantage à l’émoi d’une Sainte Thérèse qu’à des mannequins cadavériques gisant sur une table d’opération. On confère à ces statues anatomiques les vénustés caractéristiques de la déesse pour spectaculariser ces corps dits féminins, tour à tour ou tout à la fois gisant, souffrant, pleurant, assoupis, possédés, trucidés. Autant de pièces de musées témoignant d’une histoire occidentale et masculine de la médecine qui a vu le jour par la mutilation d’une femme à l’agonie5.

Ces simulacres de patientes, simulacres de femmes, construits par le truchement du regard masculin, traduisent une certaine histoire de la violence dont s’emparent Laura Bottereau & Marine Fiquet pour l’examiner à l’aune d’autres artefacts et thématiques de recherche. Leur pratique proche du collage, mêlant la réalité à la fiction, le véritable et l’artificiel, leur permet de mettre en avant l’absurdité d’une histoire des sciences dont les raisonnements dit éclairés depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, ne sont que l’un des rouages d’une stratégie de domination généralisée. D’ailleurs, d’une œuvre à l’autre, si le corps est bien là à travers ses fragments – moulages faisant songer à des empreintes mortuaires –, les êtres et leurs affects n’ont laissés derrière eux que des traces qui sont les indices d’une présence différée ou d’une disparition plus ou moins inéluctable. C’est ce qu’indique le renflement froid et ambigu de Comme un orage (2025), cet oreiller de résine qui, loin d’évoquer une rassurante intimité, laisse planer la menace d’une mutilation.

L’exposition se déploie par répliques, rebonds et télescopages tout au long des quatre galeries comme un corps fragmenté, un « corps-catastrophe » selon les mots choisis par le duo d’artistes. Cette catastrophe, nous la devinons partout, à travers des infiltrations successives fragilisant presque imperceptiblement cette construction structurelle – et culturelle – qu’est le corps. Est advenue une tempête – un sinistre – dont il ne reste que de légers stigmates à détourner et à réinvestir par des inflexions poétiques, des phrases incantatoires, des formes votives, de la monnaie matérialisant un souhait et symbolisant peut-être l’espoir d’exorciser cette violence contenue. On y navigue de secousse en secousse – les éléments plastiques étant parfois répétés, reproduits ou plutôt répliqués – entre matière molle et rigide, transparence, opacité, reflet, effet-miroir, à la recherche de survivances formelles, d’indices dissimulés, révélés seulement par certains points de vue et par une observation minutieuse à laquelle nous astreignent les œuvres de Laura Bottereau & Marine Fiquet. La narration ainsi recréée est toute personnelle, variant d’un·e spectateur·ice à l’autre, s’écartant volontairement des fictions normatives, mettant en crise le regard pour en réinventer un autre où se loverait l’attention. Le motif de l’œil, très présent dans l’exposition, parfois baigné de larmes, œil « lacustre assoupi sous la paupière6», nous le rappelle sans relâche.

Certains indices, objets possiblement futiles au premier abord, dupliqués, démultipliés dans l’espace créent une discrépance qui nous permet de nous poser la question d’un récit alternatif. Ainsi en est-il de la série de sculptures Bénodet, été 94 (2025) – verres de sirop coloré dans lesquels flottent des touillettes à cocktail à l’effigie de femmes nues et guillerettes – dont la fraîcheur sucrée nous ravit jusqu’à nous glacer lorsque nous découvrons celle parmi elles qui a été – par inadvertance (?) – noyée. C’est une exposition au sein de laquelle la chaleureuse et rassurante intimité se heurte sans relâche à la froideur et à ladite objectivité clinique. Les nombreux leurres plastiques, jeux de matières et de textures, indications colorimétriques, limpidités, dissolutions et opacités troublent chacun de nos sens : a-t-on affaire à des chairs molles et chaudes irriguées de sang ou à des corps inhabités, inertes et rigides ; nous est-il permis de regarder en-dedans ou au-delà de ce qui est donné à voir ; la buée sur cette vitre provient-elle d’une bouche qui a prononcé un mot à l’instant ?

Les œuvres piquantes, douces, suaves, tranchantes – objets synecdotiques ou augmentés, hybrides sublimés par leur essence monstrueuse, émancipés par des potentiels décuplés – rappellent combien « l’image est solidaire de la parole et de la pensée7 » dans le protocole de création de Laura Bottereau & Marine Fiquet. Leur travail procède de la correspondance – renvois, références, échanges de lettres, coïncidences lexicales – : elles écrivent, elles s’écrivent et nous parlent ; est-il possible d’imaginer entendre leurs voix à la lecture de leur mots disséminés dans l’espace d’exposition ?
S’arrachant des « brouillards de peine8 », Là où les organes oragent est le lieu où les émotions prennent corps et où la colère gronde.

1 D’une certaine manière, Paul B. Preciado propose une poursuite de la pensée de Michel Foucault qui, ayant fait le constat que « [son] corps, c’est le lieu sans recours auquel [il est] condamné », développe l’idée d’un corps utopique. Michel Foucault, Le Corps utopique suivi de Les Hétérotopies, Nouvelles éditions lignes, 2009, p.10.
2 Monique Wittig, Le Corps lesbien, Paris, Minuit, 2022 [1973], p.110.
3 Laura Bottereau & Marine Fiquet se sont particulièrement intéressées aux Vénus anatomiques du XVIIIe et du début du XIXe siècles.
4 Traditionnellement, les ex-voto étaient en cire.
5 Dans la mythologie grecque telle qu’elle est rapportée par Ovide dans Les Métamorphoses, Asclépios, le dieu de la médecine, est le fils d’Apollon et de Coronis. Apprenant son infidélité, le dieu assassine la mortelle qui, à l’agonie, lui révèle sa grossesse. Apollon arrache alors l’enfant au ventre de sa mère mourante, donnant ainsi naissance à Asclépios.
À propos de corps féminins soumis à la fois au désir et à la violence, voir aussi Georges Didi-Huberman, Ouvrir Vénus. Nudité, rêve, cruauté. L’image ouvrante 1, Paris, Gallimard, 1999.
6 « […] les yeux lacustres assoupis sous les paupières sylvestres, déjà dans les champs de cendre du rêve, pour surtout ne pas être responsable. »
Wolfgang Hilbig, Vieille écorcherie, L’Extrême contemporain, 2024 [1991].
7 Marie-José Mondzain, Le Commerce des regards, Paris, Seuil, 2003, p.17.
8 Georges Didi-Huberman, Brouillards de peines et de désirs. Faits d’affects 1, Paris, Minuit, 2023.

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