Spleen spring

Installation, cire d’abeille, verre, plastique, cheveux naturels, savon, chewing-gum, éponge konjac, peinture à l’huile, fibre de verre, métal, dimensions variables, 2023.
Coproduction Ville de Nantes – Prix des arts visuels, avec le soutien de la Région Pays de la Loire.

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Spleen Spring incorpore vœux de guérissons, de mutations, de relations, et revisite la figure des ex-voto1 anatomiques en cire comme incarnation d’états liminaires où les symptômes pubères surgissent comme des espaces en transition. Rappelant la peau comme organe émotif, capable d’éruption, de somatisation, l’installation prolonge l’analogie entre organes et émotions qui renvoie au sens premier de spleen2 : la rate comme siège de la mélancolie.

La portée psychique et fantasmatique des ex-voto permet de figurer l’endroit du corps que l’on souhaite soulager à travers un vœu. Conceptualisé par Catherine Malabou comme l’expression de la plasticité, la cire votive permet un « gain de chair »3. Reproductible et métaphorique, elle constitue un objet magique capable de conjurer tout autant que de représenter le lieu de la douleur. L’ex-voto anatomique porte intrinsèquement les « symptômes conceptuels »4 de la plasticité : la possibilité de sa refonte rend possible la redéfinition perpétuelle du vœu, du désir, comme de sa forme.

Invitant tour à tour, planches anatomiques, flacon cosmétique, jeu éducatif de fleurs à fabriquer, complexes pilo-sébacés, peaux grasses, pores dilatés et systèmes pileux ou sudoripares désordonnés, Spleen Spring allie fantasmes et complexes. La composition joue sur des images de sciences et de croyances et associe moulages et modelages pour démultiplier les récits corporels. Dans cette circulation des motifs et des émotions, certains fragments votifs sonnent comme des souhaits de transmuer, des convoitises de corps hormonés, non‑genrés qui se dirigent vers une nouvelle puberté. Les épidermes tiennent parfois lieu de paysages où les boutons se changent en bourgeons et les fluides en larmoiements spumescents5. Les pustules, papules et macules se confondent en fleurs ou cierges, quand la rate hésite à devenir sueurs ou pleurs.
Dents appareillées ou chewinguées dessinent des sourires grinçants. Inspirée du votif de gratitude et emprunté au verlan, l’inscription « cimer », épinglée comme un remerciement critique, sarcastique et argotique, annonce dès lors un retournement. Sur le même principe de citation, une plaque laisse apparaître un flacon d’Eau Précieuse6 accueillant des fleurs à la tige pubescente7 et ironisant l’image d’une eau porteuse de miracles.

Sur fond printanier, Spleen Spring réinterprète une mélancolie sécrétée, aux humeurs suées, aux odeurs savonnées, aux désirs excrétés et rejoint le concept de plasticité selon Malabou, excédant le registre du modelage et inscrivant la plasticité dans sa vocation temporelle : « le corps du temps ou le temps devenu corps »8.

1 Objets liturgiques, aussi bien chrétiens que païens, les votifs anatomiques représentent la partie du corps donnée à guérir, ou offerte en signe de gratitude à l’issue d’un vœu.
2 De l’anglais spleen désignant l’organe de la rate, considéré comme le « siège des humeurs ».
3 Catherine Malabou, La plasticité en souffrance, Sociétés & Représentations, vol. 20, no. 2, 2005.
4 Ibid.
5 Qui est semblable à l’écume ou en produit.
6 L’Eau Précieuse est une lotion cosmétique conçue pour « éliminer les impuretés ».
7 Couverte de poils fins et courts, de duvet.
8 Catherine Malabou, d’après la pensée de G.Didi-Huberman, La plasticité en souffrance, Sociétés & Représentations, vol. 20, no. 2, 2005.

Vues de l’exposition Des soleils mouillés – Prix des arts visuels de la Ville de Nantes, L’Atelier, 2023
Photographies : Grégory Valton
Texte : Laura Bottereau & Marine Fiquet

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