avertissement
Installation, verre acrylique, plastique, résine époxy, colorants, silicone, mousse viscoélastique , mémoire de forme, cachets, pièce de monnaie, cire d’abeille, textiles, faux-cils, impression numérique, métal, éléments du jeu Docteur Maboul, 2025-2026.
Coproduction CCC OD – Prix MTE / Avec le soutien du Cnap
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L’installation Avertissement rejoue l’espace d’un vestiaire composé de casiers individuels et loquetés. Souvent placés à l’entrée des musées, ce type de consigne matérialise un espace transitoire, un seuil où se dépose ce qui encombre et ce qu’il est interdit d’emporter. Lors de nos recherches dans différents conservatoires d’anatomie, nous avons régulièrement croisé ces casiers. Nous y avons déposé nos effets personnels avant de pouvoir observer les collections de simulacres anatomiques, elles-mêmes placées sous clés dans des chasses de verre. Ces passages répétés, des vestiaires aux vitrines, ont innervé l’installation. Ce sas cristallise l’avant et l’après visite, concentrant à la fois les images résiduelles et fantasmatiques de ce que l’on s’apprête à découvrir, et l’espace-mémoire des sensations qui nous restent.
« Toute ressemblance ne serait que pure coïncidence » la gravure laser sur peau de silicone présentée dans le casier n°2 donne une première clé : il s’agit ici d’un pacte de lecture induisant un trouble entre réel et fiction. Avertissement fonctionne comme une série d’indices à scruter. Le choix de casiers transparents dérange la zone d’intimité propre aux vestiaires. Les éléments qui s’y trouvent sont visibles de toutes parts, comme autant de cavités disponibles aux regards. Cette perméabilité s’instaure tout autant d’un cube à l’autre : les effets cohabitent, se répondent, se parasitent. Au-dessous, sur ou côte-à-côte, se composent des récits pluriels, mêlant objets et segments corporels sculpturaux. Invitant des formes chargées de symboles, ces vestiaires incarnent des changements d’états, qu’ils soient plastiques, physiques, politiques ou psychiques. Passage du liquide au solide, du rigide au ramolli, de l’opaque au transparent, de l’organique au synthétique, du vrai au faux, mais aussi passage de l’éveil à la torpeur, du sursaut à l’anesthésie.
Comme des fragments confisqués, chaque élément devient alors suspect ou témoin d’une potentielle violence. Premier casier, aux côtés des bouteilles emplies d’un étrange liquide se trouvent deux cachets. Ce mélange de substances laisse présager la recherche d’un état second, convoité ou subi. Une forme de léthargie qui semble avoir contaminé l’ensemble des vestiaires, où l’on devine des postures fatiguées, yeux clos et couteau avachi. Cette porosité, d’un espace à l’autre, se poursuit par évocations : les blocs de peaux d’apprentissage à la suture, gravés d’un texte en incision, font écho à la lame du couteau, aux épines‑épingles acérées des cactus, ou encore à la Vénus tailladée de la carte postale. Sur cette reprise d’une photographie1 de presse, se trouve La Vénus au miroir de Velásquez, après lacérations par la suffragette Marie Richardson, en 1914. Mutilation volontaire, ce geste de revendication politique, transformé en carte postale, pose d’emblée la question des représentations de Vénus comme outils de pouvoir. Qu’elle soit mythifiée, peinte, lacérée, gravée à l’avers d’une monnaie, sculptée ou anatomisée, la figure de Vénus traverse cette installation comme un filigrane, un calque épistémologique, un palimpseste : celui d’une histoire capable de se conjurer et de se réinventer.
Avertissement évoque à la fois blessures et vœux de guérison. Envisageant le corps comme un lieu de fictions et de superstitions, certains fragments croisent les doigts, d’autres absorbent ou cicatrisent. Dans le casier central se dépose un bracelet serti de breloques issues du Docteur Maboul. Ce jeu de société, qui consiste à opérer un patient à la pince à épiler, matérialise les maux par des objets symboliques : os à vœux, orage, coeur brisé, etc. Composant un porte‑bonheur somatique, les charms suspendus à la chaîne apparaissent comme les reliques synthétiques de néo-organes à vouer.
Si « l’anatomie est l’art d’inciser et l’élucidation des choses cachées à l’intérieur du corps »2 la pratique des saintes anatomies, elle, recèle davantage un désir de miracle. Dès le XIIe siècle, les corps de plusieurs saintes et extatiques sont disséqués à la recherche de marques de prodiges. Selon les récits, leurs cœurs renferment de petites pierres imprimées à l’image d’une croix, du Christ ou de Marie et l’enfant Jésus. Ces pierres évoquent un processus d’estampage ou de cachetage qui transpose le regard comme intermédiaire. Les corps poreux, malléables, deviennent réceptacles, reprenant l’idée que « la vision dans le monde médiéval ne laissait pas le voyant indemne (…) le regard était compris comme une rencontre physique qui consistait pour le sujet à sortir de lui-même pour atteindre et toucher son objet, et pour l’objet à imprimer sa forme sur le corps du voyant comme un sceau sur une cire molle. »3 Dans la poursuite de cette histoire, il est alors possible d’appréhender le jeu du Docteur Maboul et ses corps étrangers comme des formes héritées de ce système de pensée, érigeant ainsi de nouvelles reliques à extraire.
Dans le quatrième casier, se dresse une pièce prête à rouler, frappée de la tête de Vénus. Sa présence conjure un couteau, tordu, accidenté, presque mou. Ici, s’illustre une superstition, celle du malheur que l’on éloigne en donnant une pièce à qui nous offre un objet tranchant. Les croyances se poursuivent au centre des casiers avec les breloques du Docteur Maboul figurant un geste hyperstitieux. Enfin, le compartiment à sa droite renferme les doigts croisés d’une présence qui se dérobe. Est-ce le vœu d’un état, d’une situation à fuir ou à atteindre ? À travers un signal, Avertissement condense les récits, les moiteurs, les simulacres, les cisèlements et les perceptions.
1 Emery Walker, La Toilette de Vénus après lacération, mars 1914, photographie, National Portrait Gallery, Londres.
2 Katharine Park, Secrets de femmes – Le genre, lé génération et les origines de la dissection humaine. Les presses du réel, 2009, p.11-12.
3 Ibid, p.63.
Vues de l’exposition personnelle – Là où les organes oragent – dans le cadre du Prix Biennal MTE, commissariat Marine Rochard, CCC OD – Centre de création contemporaine Olivier Debré, Tours.
Photographies : Philippe Piron / Laura Bottereau & Marine Fiquet
Texte : Laura Bottereau & Marine Fiquet